Né en 1931 à Richmond, en Virginie, Tom Wolfe est l'auteur de plusieurs ouvrages célèbres dont L'Etoffe des Héros. Il apporte à la littérature américaine un nouveau style d'écriture inspiré du journalisme. Dans Le Bûcher des Vanités, l'intrigue romanesque donne à l'auteur l'occasion de décrire avec réalisme les différentes strates sociales de la société new yorkaise, des ghettos du Bronx au gotha de Park Avenue.
La pluie venait juste de cesser quand Kramer se dirigea vers le métro. Il portait un vieil imper par-dessus son habituel costume gris, sa chemise impeccable et sa cravate.
Il avait aux pieds une paire de Nikes, avec des bandes blanches sur le côté. Il portait ses chaussures de cuir brun dans un de ces sacs de plastique blanc qu'on donne dans les supermarchés.
La station de métro où il pouvait prendre la ligne D jusqu'au Bronx était la 81e Rue et Central Park Ouest. Il aimait bien passer par la 77e Rue et monter le long de Central Park jusqu'à la 81e parce que cela le faisait passer devant le Musée d'histoire naturelle.
C'était un beau bloc, le plus beau de West Side, selon l'avis de Kramer, comme une scène de rue de Paris; mais il n'avait jamais été à Paris. La 77e Rue était large à cet endroit. D'un côté le musée, une merveilleuse reconstitution romane en vieilles pierres rouges; il était enclos dans un petit parc plein d'arbres. Même par un jour nuageux comme aujourd'hui, les feuilles semblaient lumineuses. Verdoyant. Voilà le terme qui traversait l'esprit. Du côté de la rue qu'il arpentait, c'était une falaise d'appartements élégants donnant sur le musée. Il y avait des portiers. Il entre apercevait des halls tout de marbre. Et puis il pensa à la fille au rouge à lèvres brun... il la voyait très clairement maintenant, bien plus clairement que dans son rêve. Il serra le poing. Bon Dieu ! Il allait le faire ! Il allait lui téléphoner ! Il allait vraiment l'appeler. Il faudrait qu'il patiente jusqu'à la fin du procès, bien sûr. Mais il allait le faire... Il en avait assez de voir les autres... mener.. l'Existence.
Tom Wolfe
Le Bûcher des Vanités
Traduction Benjamin Legrand
Editions Sylvie Messinger, 1987, 1988
Le Bronx
C'était vrai. Il appelait Bronx le laboratoire des relations humaines. Il l'appelait comme ça tous les jours comme s'il oubliait que tous les gens qui avaient été dans son bureau l'avaient déjà entendu le dire. Mais Kramer était d'humeur à pardonner le ton prétentieux de Weiss. Plus que pardonner... comprendre... et apprécier la vérité essentielle sous-jacente dans sa manière bouffonne de présenter les choses. Weiss avait raison. Vous ne pouviez pas mener le système de la justice criminelle dans le Bronx et prétendre que vous étiez dans une sorte de Manhattan déplacé.
"Viens voir", dit Weiss.
Il se leva de son grand fauteuil et s'approcha de la fenêtre derrière lui, faisant signe à Kramer de s'approcher. De là, du sixième étage, en haut de la colline, la vue était grandiose. Ils étaient assez haut pour que tous les détails sordides disparaissent et que la ravissante topologie du Bronx se montre. Ils dominaient le Yankee Stadium et le parc John Mullaly, qui, d'aussi haut avait l'air vraiment vert et silvestre. Au loin, droit en face, de l'autre côté de Harlem River, on voyait la découpe de Manhattan sur fond de ciel, là où se trouvait le centre médical presbytérien de Columbia, et d'ici, cela avait l'air pastoral, comme un de ces vieux paysages où ils mettent des arbres un peu flous à l'arrière-plan et quelques doux nuages gris diffus.
Weiss dit :
"Regarde ces rues, en bas, Larry. Keske tu vois ? Qui tu vois ?"
Tout ce que Kramer pouvait voir, en fait, c'étaient de petites silhouettes qui descendaient la 161e Rue et Walton Avenue. Ils étaient si loin en bas qu'on aurait dit des insectes.
"Ils sont tous noirs et portoricains, dit Weiss. Tu ne vois même plus un seul vieux juif dans le coin, ni aucun Italien, et c'est le centre administratif du Bronx."
Tom Wolfe
Le Bûcher des Vanités.
Traduction Benjamin Legrand
Edition Sylvie Messinger, 1988
Ils étaient maintenant sur le FDR Drive, se dirigeant vers le nord, vers le
Bronx. Il s'était mis à pleuvoir. La circulation matinale s'embouteillait déjà de l'autre côté du rail de sécurité, mais de l'autre côté de la route, rien ne les retenait.
Ils s'approchèrent d'une passerelle piétonnière qui enjambait la rivière, menant de Manhattan vers une île au milieu. Les arches métalliques avaient été peintes d'un pourpre héliotrope vif dans l'euphorie des années 70. Le faux espoir qu'il contenait déprima profondément Sherman (...).
Ils passaient un pont... Peut-être le
Willis Avenue Bridge... Il ne savait pas réellement quel pont c'était. Tout ce qu'il savait, c'était qu'il y avait un pont et qu'il traversait
Harlem River, s'éloignant de Manhattan. Goldberg referma les menottes sur ses poignets. Sherman se renfonça dans son siège et regarda. Il était menotté. La pluie tombait plus fort. Ils atteignirent l'autre côté du pont. Eh bien, ça y était. Ils étaient dans le
Bronx. C'était comme une vieille partie décrépite de
Providence,
Rhode Island. Il y avait des bâtiments massifs, mais bas, sales et décatis, et de larges rues sombres et fatiguées qui montaient et descendaient des pentes. Martin descendit une rampe et déboucha sur une autre autoroute (...).
Droit devant, sur la droite... le
Yankee Stadium ! Une Ancre ! Quelque chose à quoi se raccrocher ! Il avait été au Yankee Stadium ! pour des matches de football, rien de plus... Néanmoins il y avait été ! C'était une partie d'un monde normal, sain et décent ! Ce n'était pas ce... Congo !
Tom Wolfe
Le Bûcher des Vanités
Traduction Benjamin Lergrand
Editions Sylvie Messinger, 1987, 1988