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• Louis Ferdinand Céline
Broadway Comme si j'avais su où j'allais, j'ai eu l'air de choisir encore et j'ai changé de route, j'ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, "Broadway", qu'elle s'appelait. Le nom, je l'ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous, on avançait dans la lueur d'en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale. C'était comme une plaie triste la rue qui n'en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d'un bord à l'autre; d'une peine à l'autre, vers le bout qu'on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde. Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore. C'était le quartier précieux, qu'on m'a expliqué plus tard, le quartier pour l'or : Manhattan. On n'y entre qu'à pied, comme à l'église. C'est le beau coeur en Banque du monde d'aujourd'hui. Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé. C'est un quartier qu'en est rempli d'or, un vrai miracle, et même qu'on peut l'entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu'on froisse, lui toujours plus léger le Dollar, un vrai Saint-Esprit, plus précieux que du sang. J'ai eu tout de même le temps d'aller les voir et même je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces. Ils sont tristes et mal payés. Quand les fidèles entrent dans leur Banque, faut pas croire qu'ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, il se confessent quoi. Pas beaucoup de bruit, des lampes bien douces, un tout minuscule guichet entre les hautes arches, c'est tout. Ils ne l'avalent pas l'Hostie. Ils se la mettent sur le coeur. Je ne pouvais pas rester longtemps à les admirer, il fallait bien suivre les gens de la rue entre les parois d'ombre lisse.
Louis-Ferdinand Céline Voyage au Bout de la Nuit Editions Gallimard, 1962
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