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• John Dos Passos

    Avec ses romans Manhattan Transfer (1928) et La Grosse Galette, l'écrivain américain John Dos Passos (1896-1970) développe une peinture critique de la société new-yorkaise au début du 20e siècle. DosPassos introduit le montage et la juxtaposition de plusieurs écritures dans son univers romanesque, donnant ainsi l'impression d'une vision globale de la réalité.

 

Le Port de New York
Un bac quittait l'embarcadère des immigrants, un murmure parcourut la foule entassée sur le quai. " Les déportés... Ce sont les communistes que le ministre de la Justice a déportés... les déportés... les Rouges... Ce sont les Rouges qu'on déporte...". Le bac avait quitté l'embarcadère. Des hommes, debout à la poupe, ressemblaient à des soldats de plomb. "On renvoie les Rouges en Russie. " Sur le bac, on agita un mouchoir rouge. Les gens avancèrent lentement sur la pointe des pieds jusqu'au bord du quai, sur la pointe des pieds et sans rien dire, comme dans une chambre de malade.

Derrière le dos des hommes et des femmes entassés sur le bord de l'eau, des policemen à face de gorilles et à épaules de chimpanzés faisaient les cent pas, nerveusement, en agitant leur matraque.

"On renvoie des Rouges en Russie... Déportés... Agitateurs... Indésirables... "

                                        John Dos Passos
                                        Manhattan Transfer
                                Traduction Maurice-Edgar Coindreau
                                    Editions Gallimard, 1928

 

Le Brooklyn Bridge
Quand il arriva à l'enchevêtrement des traverses du tramway aérien sur le quai de Brooklyn, il tourna et enfila la chaussée sud." Peu importe où j'vais. J'peux plus aller nulle part." Un des bords de la nuit bleue commençait à rougir derrière lui, ainsi que le fer commence à rougir dans la forge. Au-delà des cheminées noires et des lignes de toits, les contours faiblement rosés des édifices de la basse ville commençaient à briller. Toute l'obscurité devenait perlée, chaude." Ce sont des détectives qui me poursuivent tous : les hommes en melon, les vagabonds du Bowery, les vieilles dans leurs cuisines, les cabaretiers, les conducteurs de tram, les agents, les gonzesses, les marins, les débardeurs, les types des bureaux de placement... il croyait que j'allais lui dire où se trouve les rouleaux du vieux, ce pouilleux-là ?... Autant pour lui. Autant pour ces sacrés nom de Dieu de détectives." La rivière était calme, luisante comme l'acier bleu d'un canon de fusil. " Peu importe où je vais; j'peux plus aller nulle part." Les ombres, entre les quais et les maisons, semblaient poudrées de bleu de lessive. Des mâts frangeaient la rivière; de la fumée violette, chocolat, rose clair, montait dans la lumière. J'peux plus aller nulle part.

(...) Bud est assis sur le parapet du pont. Le soleil s'est levé derrière Brooklyn. Les fenêtres de Manhattan ont pris feu. Il se penche brusquement en avant, glisse, reste suspendu par une main, le soleil dans les yeux. Le cri s'étrangle dans sa gorge quand il tombe.
                       

                                    John Dos Passos
                                   Manhattan Transfer
                            Traduction Maurice-Edgar Coindreau
                                Editions Gallimard, 1928

 

 

Central Park
Ensuite elle suivit les taches d'herbes dans une rue transversale et pénétra dans le Parc. Des enfants qui jouaient au base-ball dégageaient une odeur d'herbe chaude foulée. Tous les bancs à l'ombre étaient occupés. Quand elle traversa la chaussée sinueuse, ses talons français tranchants s'enfoncèrent dans l'asphalte. Deux marins étaient vautrés sur un banc au soleil. L'un d'eux fit claquer ses lèvres quand elle passa. Elle sentit leurs yeux sevrés par la mer se coller à son cou, à ses cuisses, à ses chevilles. Elle fit son possible pour modérer le balancement de ses hanches en marchant. Les feuilles étaient recroquevillées sur les arbustes, le long du sentier. Au sud et à l'est, des édifices ensoleillés bordaient le parc. Tout était brûlant, suant, poussiéreux, comprimé par des agents de police et des vêtements endimanchés. Pourquoi n'avait-elle pas pris le tram aérien? Elle regardait les yeux noirs d'un jeune homme à chapeau de paille dont la Stuz rouge rasait le trottoir. Ses yeux clignaient dans les siens. Il rejeta la tête en arrière, lui lança un sourire renversé, et avança les lèvres de telle façon qu'elles semblèrent lui effleurer la joue. Il feina et de l'autre main ouvrit la portière. Elle détourna les yeux et s'éloigna le menton relevé. Deux pigeons au cou vert métallique et aux pattes de corail s'écartèrent devant elle en se dandinant. Un vieillard dressait un écureuil à venir prendre des cacahuètes dans un sac en papier.
                       

                                    John Dos Passsos
                                               Manhattan Transfer
                             Traduction Maurice-Edgar Coindreau
                                      Editions Gallimard, 1928

 


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