Ecrivain tchèque de langue allemande, Frantz Kafka (1883-1925) occupe, au terme de ses études de droit, un poste d'employé d'assurances. Ce travail lui pèse et l'empêche de se consacrer à la littérature. Le thème de l'angoisse et de la culpabilité lié à "la relation au père" domine son oeuvre. La Métamorphose (1916), La Colonie Pénitentiaire (1919) reflètent les fantasmes et les angoisses du monde moderne. Le sommet de son oeuvre est atteint avec trois romans inachevés : l'Amérique (1912), le Procés (1814) et le Château (1920-1922) qui seront publiés après la mort de l'écrivain par son ami Max Brod.
Le Port de New York
Quand le jeune Karl Rossmann, âgé de dix-sept ans est expédié en Amérique par ses pauvres parents parce qu'une bonne l'avait séduit et qu'elle avait eu un enfant de lui, entra dans le port de New York, sur le bateau qui avait déjà réduit son allure, la statue de la Liberté qu'il regardait depuis un long moment lui parut tout d'un coup éclairée d'un soleil plus vif.
Son bras armé d'un glaive semblait brandi à l'instant même et sa stature était battue par les brises impétueuses.
" Si haute ! " se dit-il.
Et comme il ne songeait pas à s'en aller, le flot sans cesse accru des porteurs de bagages qui passaient près de lui le refoula peu à peu jusque contre la rambarde.
Un jeune homme dont il avait fait brièvement connaissance au cours de la traversée lui dit en passant :
" Eh bien, vous n'avez donc aucune envie de débarquer ?
Mais je suis prêt ", dit Karl avec un grand sourire. Et par défi, et parce qu'il était un garçon robuste, il hissa sa valise sur son épaule. Mais comme son regard errait en direction du jeune homme qui s'éloignait en compagnie des autres en balançant un peu sa canne, il se rendit compte avec consternation qu'il avait, lui, oublié son parapluie en bas dans les flancs du navire.
Franz Kafka
America, ou le Disparu
Traduction de Bernard Lortholary
Editions Flammarion, 1988
Un balcon étroit courait tout le long de cette pièce. Mais ce qui, dans sa ville natale, aurait constitué le point de vue le plus haut, ne permettait ici guère plus que de dominer une rue qui, entre deux rangées d'immeubles découpés littéralement à la hache, filait dans le lointain pour s'y perdre, là où surgissait d'une accumulation de brume les formes colossales des cathédrales. Et le matin comme le soir, comme dans les rêves de la nuit, se pressait dans cette rue une circulation toujours dense qui, vue d'en haut, se présentait comme une mixture sans cesse alimentée d'apports nouveaux, silhouettes humaines déformées et toits de véhicules en tous genres, d'où montait encore une mixture multipliée et plus virulente de vacarmes, de poussières et d'odeurs, et tout cela était pris et pénétré par une violente lumière que cette foule d'objets ne cessait d'éparpiller, de transmettre et de ramasser frénétiquement, si bien que l'oeil hébété la voyait concrètement comme une vitre recouvrant toute la rue et qu'on aurait à chaque instant brisée de nouveau à toute volée.
Franz Kafka
L'Oncle in America
Traduction Bernard Lortholary
Editions Flammarion, 1988